Délégation Académique au Numérique Éducatif de Créteil

Le numérique chez l’enfant et l’adolescent (4/5)

09 / 10 / 2013 | DGL
Conférence de M. Michaël STORA, psychologue.

IV. Le rapport à l’image : entre identité réelle et identité virtuelle.


En revanche, il est clair pour M. Stora que les enfants et les adolescents sont très préoccupés par leur image, qu’ils sont constamment pris dans toute une série d’images : images de soi par rapport à soi-même, image de soi par rapport aux autres. Cette problématique de la reconnaissance de soi par l’autre et de l’autre par soi est classique en philosophie et en psychologie. Comment affirmer son identité, sa singularité par rapport au groupe (celui des copains, des amis) et par rapport aux parents ? Car ces personnes comme moi et, en même temps, autres que moi ? C’est précisément dans cette confrontation dialectique permanente entre la ressemblance et la différence que naît le désir humain. Chacun veut être aimé, désiré, reconnu par les autres tout en affirmant sa singularité, son identité. Désirer, c’est d’abord vouloir exister dans le regard et dans le désir des autres.


Or, dans nos sociétés contemporaines où l’image est omniprésente, la question se fait plus pressante et plus aiguë. M. Stora souligne que ce souci omniprésent de l’image de soi peut entraîner les jeunes et les adultes dans certaines dérives, par exemple celle qui consiste considérer trop vite l’adolescent comme un adulte. Cette injonction sociale peut les pousser à vouloir se conformer à cette image idéale : ils adoptent les poses de l’adulte, alors qu’ils sentent bien qu’ils n’en ont ni les possibilités matérielles, ni la situation sociale ni la maturité psychologique. Cette « adultification » précoce de l’adolescent est un facteur anxiogène.


Sur cette question de l’image de soi, il est possible que le numérique introduise des perspectives nouvelles. D’abord parce que le tactile (les tablettes, les Smartphones) permet d’accéder à l’image de façon intuitive et, donc, de mieux se l’approprier. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les enfants et les adolescents s’en emparent avec autant de plaisir et de facilité. Il se pourrait également que le tactile permette de combler certaines angoisses, un peu à la manière d’un « doudou » (ce que les psychologues nomment un objet transitionnel). Car ces objets quasi magiques possèdent une présence remarquable et confèrent un sentiment de puissance inouïe. Parce qu’ils s’interconnectent entre eux et qu’ils relient en permanence au monde, ils peuvent constituer comme une réponse à certaines angoisses : celle de la solitude, celle de la vulnérabilité et de l’incertitude par rapport à l’avenir. Cette hypothèse n’est pas à exclure. M. Stora décrit cela en une formule très forte : « La main est la métaphore du moi dont le but est de serrer le monde entre son poing fermé. ». Le tactile semble apporter aux enfants et aux adolescents, perpétuellement en quête de reconnaissance et, également, de maîtrise du réel, le sentiment d’exister au milieu des autres et celui de maîtriser un monde qui leur échappe.


A ce propos, M. Stora aborde le problème inquiétant de l’addiction. D’où vient ce besoin irrépressible de certains jeunes de passer des heures devant leur écran pour gravir un à un les niveaux de complexité proposés par les jeux, ou bien encore de poster compulsivement des dizaines de messages et d’attendre des commentaires ? Ce phénomène de dépendance aux autres et de d’addiction aux objets numériques peut se comprendre comme une «  crise d’adolescence virtuelle ». Le numérique offre précisément à l’adolescent de nouveaux moyens d’exprimer son mal être, de tenter d’asseoir sa personnalité et de montrer de quoi il est capable. Pour autant, on aurait tort de croire que le numérique est la cause de l’addiction. Il est bien plutôt un moyen dont l’adolescent s’empare pour tenter d’apporter des réponses à ses questions, des remèdes à son sentiment de détresse. Sans bouger de sa chambre, sans quitter le domicile familial, l’adolescent trouve avec les jeux vidéo, internet et les réseaux sociaux, une formidable fenêtre pour s’échapper vers le vaste monde et l’immense communauté de ses « amis ». Dans cet espace de jeu et de communication, il lui est enfin donné la possibilité de faire la preuve de son existence et de se soumettre à des épreuves virtuellement dangereuses : il connaît le sentiment grisant d’être aimé et celui de pouvoir enfin accéder à une certaine maîtrise des choses. Bien sûr, dans les faits, il n’en est rien. Car ce sentiment ne correspond à aucune réalité objective ; les problèmes rencontrés dans la vie réelle (à la maison, à l’école…) ne se trouvent pas résolus. Mais sur le plan subjectif –celui de la vie psychique-, l’adolescent peut s’éprouver sur le mode du héros, du combattant, du guerrier. Cette problématique atteint encore un degré d’intensité plus élevée dans le cas d’adolescents surdoués ou hyperactifs qui se retrouvent confrontés à une situation d’échec scolaire. Lorsque la réalité nous blesse, la tentation est forte de mettre en place des stratégies de fuite et d’évitement. Sur ce point, enfants, adolescents et adultes ne diffèrent point.


La question a le mérite d’être posée et s’adresse à tous les adultes chargés d’accompagner et de former les enfants et les adolescents au numérique éducatif : « Le geste interactif est l’avenir de l’éducation à l’image ». Le geste interactif permet de manipuler des images, de vaincre des fantômes et des monstres, et donne une maîtrise symbolique du monde. Nous remarquerons que la thèse soutenue par M. Stora vaut également pour l’art. A défaut de pouvoir se prémunir contre les vicissitudes de l’existence et de pouvoir vaincre la mort dans sa réalité effrayante, les hommes construisent des édifices pour défier le temps, produisent des œuvres pour conjurer leur angoisse. Ce qu’ils ne peuvent maîtriser dans la réalité, ils s’efforcent de le maîtriser par la pensée symbolique.


Sur un plan plus psychologique, M. Stora fait observer qu’un enfant de dix ans qui capte et qui monte des images devient à son tour un manipulateur d’images. Par ce biais, il comprend tout en jouant ce qu’est une image par nature : une mise en scène du réel. Une image peut aussi se manipuler : elle relève d’un discours sur le réel, mais ne se confond pas avec lui.


Ainsi donc, les enfants et les adolescents nés à l’ère du numérique sont pris dans cette problématique de l’ambivalence entre d’un côté, un rapport plus désacralisé aux images, de l’autre une préoccupation plus forte de reconnaissance de soi par les autres de leur image dans le regard des autres. C’est cette ambivalence que les adultes ont souvent du mal à saisir, et c’est cette difficulté qui contribue à creuser une sorte de fossé générationnel.


Vous pouvez suivre la conférence en cliquant sur le lien suivant :


http://datice.ac-creteil.fr/Le-numerique-chez-l-enfant-et-l-adolescent-495

Daniel Guillon-Legeay

 

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