Délégation Académique au Numérique Éducatif de Créteil

Les jeux d’évasion en contexte pédagogique

11 / 03 / 2019 | PN | DGL

Patrice Nadam, professeur de sciences de la vie et de la Terre, formateur à la DANE de Créteil, a accepté de nous parler du jeu d’évasion pédagogique dont il est un fervent promoteur. Dans cette interview, il en présente le concept, la mise en oeuvre et l’intérêt sur le plan pédagogique.

Patrice, pour commencer, peux-tu expliquer en quoi consiste un jeu d’évasion et, ensuite, quelle différence il y a entre un jeu d’évasion et un jeu sérieux ? On trouve à ce sujet, sur internet et sur les réseaux sociaux, beaucoup de termes en anglais, en français. Ces expressions caractérisent-elles un seul et même concept ? Des variantes existent-elles ?

Tout d’abord, un escape game, ou jeu d’évasion, est une expérience immersive grandeur nature qui se joue en équipe. L’objectif est d’accomplir en un temps limité une mission qui est, dans la plupart des scénarios, de s’échapper d’une pièce. Pour cela, les participants doivent, à plusieurs, collecter des indices et des objets, résoudre des énigmes, débloquer des mécanismes, ouvrir des cadenas, découvrir des pièces secrètes…

On trouve d’autres termes correspondant plus ou moins à cette définition : escape game, live escape game, escape room (qui définit plutôt l’espace de jeu), défi-évasion, jeu d’évasion réel...

Le jeu d’évasion est donc une activité ludique, un loisir. Il devient « sérieux » dès lors qu’il est utilisé à des fins d’apprentissages. On parlera alors de serious escape game ou de jeu d’évasion pédagogique ou encore, en mêlant langues française et anglaise, d’escape game pédagogique…

L’apprentissage par le jeu ? C’est cela que l’on appelle la ludification ? Cette notion de ludification ne vise-t-elle pas au fond à remettre en question l’opposition entre le jeu réputé frivole et l’apprentissage considéré comme sérieux ?

Sans entrer dans le débat sur le vocabulaire à utiliser (ludification, gamification, ludicisation…), il s’agit bien ici de détourner les principes du jeu à des fins pédagogiques. Créer ou mettre en place un serious escape game c’est réussir le difficile équilibre entre les éléments qui appartiennent purement au monde du jeu et ceux du domaine de l’apprentissage au sens strict. Tout est une question de dosage. Mais jouer ce n’est pas s’amuser. Dans un jeu, on retrouve des règles, des contraintes, une autorité-arbitre, des objectifs… Des termes utilisés dans le monde du travail.

Peux-tu nous donner un exemple concret de jeu d’évasion pour que l’on comprenne bien ?

Difficile d’expliquer en quelques mots tous les détails d’un jeu d’évasion.

Je vous propose de découvrir « La recette du Bonheur » réalisée avec quatre collègues de l’académie, Catherine Massicot, Aline Lemoine, Christophe Ansart et Yannick Choulet. C’est un jeu pédagogique de révision sur les incontournables en mathématiques et destiné aux élèves de cycle 3. Il s’agit d’un défi lancé par un chef cuisinier : retrouver en moins d’une heure les ingrédients et les quantités d’une recette mystère. Ustensiles de cuisine, tablier, fiches, revues sont dispersés sur plusieurs plans de travail. Même le four est là, représenté virtuellement sur l’écran de l’ordinateur.

Après une phase de fouille de la « cuisine », l’équipe formée d’une dizaine de joueurs doit résoudre une douzaine d’énigmes à dominante mathématique. Ils devront convertir des températures, comparer des masses (avec les moyens du bord), trouver le bon programme pour déplacer un robot, faire des calculs de fractions, retrouver les chiffres cachés, répondre à un quiz sur les unités et la géométrie, maîtriser le vocabulaire des grands nombres, etc.

Une fois tous les ingrédients obtenus, le four peut être préchauffé et le formulaire correspondant à la recette complété. Si tout est bon, les joueurs recevront les félicitations du chef et pourront déguster le gâteau apporté par l’enseignant.

Au-delà de l’effet de mode, pourquoi utiliser le jeu d’évasion comme modalité d’enseignement ?

Tout d’abord pour son effet immersif. Un escape game pédagogique est une tâche complexe qui assume l’artifice de sa mise en situation. Grâce à un scénario bien construit, un accueil efficace, une ambiance sonore et un décor réussis, le jeu d’évasion plonge les participants dans un univers leur permettant de rencontrer très concrètement l’objet qu’il s’agit d’étudier. Cette immersion contribue, je pense, à la motivation et à l’engagement des joueurs, mais ce n’est pas l’essentiel.

Ce facteur motivationnel n’est-il pas le plus important ? Après tout, on pourrait penser que le premier souci d’un enseignant est d’intéresser ses élèves, de les motiver pour qu’ils consentent à se mettre au travail ?

Certes ! Mais il importe de faire remarquer que ce facteur n’est pas spécifique au jeu d’évasion. Il y a mille autres façons pour un enseignant de motiver ses élèves ! Étant donnés le temps et le travail que nécessite la création d’un escape game, la motivation ne peut pas être l’unique effet recherché !

Il est vrai que la pratique du jeu d’évasion peut contribuer à motiver les élèves et, par ce biais, favoriser les apprentissages. Je me souviens notamment de cette élève extrêmement réservée au début, et que nous avons vu progressivement s’ouvrir et s’affirmer au gré du jeu. Elle découvrait l’intérêt de l’immersion dans un autre contexte, dans une autre atmosphère, avec des règles différentes de celles qui s’appliquent dans un cours magistral. À la suite de la séance, elle s’est ouverte durablement à l’équipe éducative et à ses camarades, ce qui était loin d’être le cas auparavant.

De toute façon, la motivation par le plaisir sera (généralement) là, chez le joueur ! Le risque d’ailleurs pour l’enseignant est de privilégier le plaisir de jouer au détriment des apprentissages. Mais, quoiqu’il en soit, un jeu d’évasion bien construit mettra en exergue de nombreuses compétences chez les élèves.

Peux-tu préciser quelles sont ces compétences ?

Dans un jeu d’évasion, il y a nécessairement un ensemble d’énigmes à résoudre. Les conditions mises en place permettent d’observer des comportements que l’on voit rarement dans d’autres situations d’apprentissage : les participants (élèves ou stagiaires) sont en mouvement, se déplacent dans l’espace, font des essais, contournent les difficultés, ré-exploitent leurs connaissances, rectifient au besoin leurs hypothèses… Ce droit à l’erreur est inhérent au jeu, et aux escape games en particulier.

L’enseignant connaît les finalités du jeu et les intentions pédagogiques, mais il ne peut pas prévoir le comportement des participants, car il existe plusieurs stratégies possibles pour résoudre les énigmes. Il est intéressant pour lui de comprendre les cheminements de réflexion pris par les joueurs, de les voir échanger et coopérer les uns avec les autres.

Ce travail collaboratif, cette intelligence collective est pour moi le facteur le plus important. J’ai rarement pu l’observer dans d’autres activités de classe ou de formation. Les joueurs découvrent qu’ils ont le droit de ne pas savoir, de se tromper aussi. Ils acceptent de tâtonner et de solliciter le concours des autres participants. L’enseignant-maître du jeu n’intervient que si l’équipe est bloquée et risque de se démobiliser. Mais il ne donne pas la réponse, seulement de petits coups de pouce. Parfois la situation se débloque toute seule. Il est très intéressant d’observer comment le groupe fonctionne. Dans la même logique, les élèves ne sont pas supposés résoudre les énigmes tout seuls, mais en faisant appel aux connaissances et aux compétences des autres. Cette dimension de coopération, la capacité à résoudre collectivement des problèmes, est vraiment décisive dans la pratique du jeu d’évasion.

En quoi cette différence par rapport au cours classique (de type magistral) te semble-t-elle importante ?

Le jeu d’évasion implique un changement de posture de la part de l’enseignant comme de l’élève. On abandonne ici le schéma classique de la transmission entre le maître détenteur du savoir et l’élève ignorant. Le jeu d’évasion place l’enseignant dans la position de maître du jeu ; c’est lui qui conçoit et qui anime le dispositif, c’est lui qui connaît les notions et qui en comprend les enjeux, mais au moment où se déroule le jeu, ce n’est pas cela qui compte, mais bien plutôt la possibilité qui lui est offerte d’observer le comportement des joueurs et d’évaluer leurs compétences. De la même façon, les élèves n’ont pas à redouter de se tromper, de ne pas savoir : l’erreur, le tâtonnement et la coopération avec les autres joueurs font partie du processus normal. Si blocage il y a, le maître du jeu fournit des indices supplémentaires.

Le jeu d’évasion a-t-il vocation à remplacer le cours traditionnel ?

Diantre ! J’utilise volontairement cette expression vieillotte... Remplacer le cours traditionnel ?! Sûrement pas ! D’ailleurs, il faudra qu’on m’explique ce qu’est un cours traditionnel. Un cours magistral ?

Plus qu’une pratique innovante, le jeu d’évasion est une manière alternative d’aborder le savoir. Il peut être utilisé à divers moments d’une séquence pédagogique : en introduction, en phase de découverte par exemple, pour permettre aux élèves / stagiaires de rencontrer l’objet d’étude ; en fin de parcours, pour récapituler et ré-exploiter les connaissances et les compétences précédemment acquises. Le jeu d’évasion permet de générer des compétences disciplinaires et les compétences sociales liées au travail collaboratif.

J’insiste, l’escape game est une modalité possible parmi d’autres. Toutes les parties d’un programme ne s’y prêtent d’ailleurs pas. À l’inverse, il permettra d’aborder certaines notions qui « passent » parfois difficilement. De toute façon, il ne s’agit pas de pratiquer le jeu d’évasion de manière continue et exclusive. Deux ou trois fois dans l’année, c’est à mon sens suffisant.

Qui dit jeu dit plaisir. Quelle est la place du principe de plaisir dans la pratique du jeu d’évasion ?

La plupart des participants adhèrent spontanément au principe du jeu d’évasion. Le plaisir de jouer dans un contexte sérieux est décisif. Le plaisir ressenti pendant un escape game génère un effet stimulant sur les élèves qui reviennent en cours avec le sourire durant trois à quatre semaines…

Donc, en général, le jeu d’évasion séduit plutôt. Mais il arrive parfois qu’il déstabilise aussi. Certains élèves / stagiaires, davantage habitués à un schéma de transmission verticale du savoir, peuvent éprouver de la difficulté ou se montrer réticents à accepter ce pacte. Surtout en début de jeu, dans les premières minutes. Après, certains se laissent prendre au jeu, mais d’autres rares préfèrent rester en retrait. Je ferai remarquer que, de ce point de vue, il se passe la même chose avec toute autre modalité d’apprentissage : parmi les élèves, certains adhèrent, et d’autres non.

Présentation de la recette du Bonheur au salon Educatice 2018, sur le stand de Créteil.

Au final, peux-tu nous dire en quoi consiste l’apport pédagogique du jeu d’évasion ? Qu’apprend-on réellement avec un escape game ?

On pourrait poser la même question pour une séance de cours magistral.
Apprendre est un acte solitaire et « intérieur » qui nécessite généralement de relire ses traces écrites, de les retranscrire sous une autre forme, de faire des exercices, de répéter les gestes techniques, d’approfondir les notions acquises… Il existe tout un panel de méthodes destinées à faciliter la mémorisation afin d’être capable de réutiliser ses connaissances et ses compétences dans un nouveau contexte.

Proposer un escape game en fin de séquence ou de parcours permet de remobiliser et de tester les acquis dans une situation différente et spécifique.

Lors d’un jeu d’évasion en phase de découverte, on exploite l’un des grands principes de la pédagogie active, le fameux « learning by doing  », selon lequel on ne retient bien que ce que l’on pratique. C’est ce que les participants font quand ils manipulent les dispositifs ou tentent de résoudre les énigmes, et ceci dans un contexte fictif mais concret. De la sorte, et grâce aux émotions générées par l’immersion, ils mémorisent plus facilement ce qu’ils ont appris durant le jeu d’évasion. De ce point de vue, la pratique se rapproche beaucoup des travaux pratiques effectués en physique-chimie ou en sciences de la vie et de la Terre : on émet une hypothèse, on la soumet au test expérimental afin de la valider ou de la corriger. Cette mise en œuvre concrète permet de mieux mémoriser les étapes parcourues pour tester, corriger, valider une hypothèse.

Cependant, tout n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît : les concepts complexes (sur la structure de l’ADN par exemple) restent difficilement mémorisables par les élèves. En revanche, d’autres notions, comme la chronologie des événements historiques, sont mieux retenues.

Tu sembles attacher beaucoup d’importance au debriefing qui clôt le jeu d’évasion. Pourquoi ?

Oui, car au cours du jeu, les participants n’ont généralement qu’une vue partielle des énigmes. C’est en effet une conséquence de l’organisation nécessaire pour favoriser les échanges et l’intelligence collective. Afin de fournir une vision globale du scénario et des énigmes, le temps de débriefing actif est indispensable. Les joueurs revivent la partie et expliquent comment ils ont résolu les énigmes. Cela permet aussi à l’enseignant de dévoiler le scénario complet et d’associer les énigmes aux notions acquises ou à acquérir. Le débriefing sert de transition entre le jeu proprement dit et la phase d’apprentissages plus classique.

Le recours au numérique est-il indispensable pour pratiquer le jeu d’évasion ? Et dans ce cas, peut-on parler d’une formation au numérique ?

J’ai participé à la création de plusieurs jeux d’évasion (ENIGMA, Les Encapsulés…) utilisés comme supports de formation et permettant de faire découvrir aux enseignants des outils et des ressources numériques : le numérique est donc ici obligatoire, puisqu’il en est le sujet d’étude. On peut bien sûr créer des escape games sans user du numérique, mais ce dernier étant intégré par les enseignants dans leurs pratiques, il est dommage de s’en priver lors de la création d’énigmes. Il y a de multiples possibilités de détournement des outils numériques.

J’avoue cependant privilégier de plus en plus les jeux d’évasion réclamant une manipulation du réel. Ma (dé)formation de professeur de sciences sûrement…

Pour conclure, comment résumerais-tu l’intérêt du jeu d’évasion ?

Je dirais que le jeu d’évasion n’est pas la panacée. Mais il constitue une modalité possible pour enseigner et pour apprendre ; elle passe par le jeu, le plaisir de partager et, ce faisant, elle favorise une autre manière d’être ensemble. Cela me semble déjà beaucoup !

Merci Patrice d’avoir bien voulu nous présenter en détail le concept, la mise en œuvre pratique ainsi que l’apport pédagogique du jeu d’évasion en contexte pédagogique.

Pour en savoir davantage sur la pratique du jeu d’évasion en contexte pédagogique, vous pouvez consulter le site de partage S’Cape sur lequel Patrice développe avec d’autres collègues de différentes académies, une réflexion sur l’utilisation des jeux sérieux en classe et dans le cadre de la formation des adultes.

 

Infolettre de la Dane de Créteil

Pour recevoir nos prochaines infolettres